Les Marchés ne flottent plus à Bangkok

Par Philippe Ciselet

Au milieu du 18ème siècle, le peuple thaï dû fuir les envahisseurs venus de Birmanie et délaisser sa capitale Ayutthaya. Les thaïlandais s'installèrent alors dans une région très fertile de l'Asie du sud-est : le delta du fleuve Chao Phraya.

Les rois de la dynastie des Chakri choisirent le village de Bangkok comme nouvelle capitale. Pour irriguer les rizières et les champs, ils y construisirent de nombreux canaux appelés Khlongs et des digues pour dompter l’eau du fleuve. Pour réaliser ces travaux gigantesques, ils firent appel à toute la main d’œuvre disponible : les paysans de la région, des esclaves, des prisonniers, des travailleurs saisonniers et des travailleurs étrangers. Très vite les cultures de riz et les plantations diverses s'étendirent sur les deux rives du fleuve, puis vers le Nord jusqu'aux premières montagnes et vers le sud jusqu'au Golfe du Siam.

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Bangkok devint rapidement la « Venise asiatique » tant les nouvelles voies navigables s'entrecroisaient dans cette ville naissante. Les Khlongs fournirent l'irrigation, les moyens de  transport et le système d'égouttage. La population de Bangkok construisit et habita dans des maisons de bois érigées sur pilotis le long des canaux. La vie sociale s’axa entièrement sur le rythme des incessants ballets des milliers de petites embarcations. Toutes leurs corvées domestiques et quotidiennes étaient liées à la vie des Khlongs : la lessive, les ablutions, les jeux des enfants, le commerce et la pèche mais hélas aussi la poubelle citadine. Les bateaux-taxi, qui se déplaçaient à la rame puis motorisés, transportaient les habitants de Bangkok d’un bout à l’autre de la ville royale qui n’avait jamais aussi bien porté son surnom « la cité des anges ».

Le petit commerce fluvial s'y développa tout naturellement et les marchandes thaïlandaises toujours souriantes sous leurs chapeaux de paille de riz, naviguaient adroitement sur leurs petites embarcations de bambou ou de cocotier. Elles allaient de maison en maison le long des khlongs ou se regroupaient en formant des petits marchés hauts en couleurs. Elles vendaient leurs victuailles dans la bonne humeur, les cris et les rires. Tout y était disponible : des fruits, des vêtements, des fleurs, des légumes, des ustensiles de cuisine et de ménage, mais aussi des articles de contrebandes et le plus important : de succulents plats de la cuisine thaïlandaise. La vie était alors bien agréable et douce à Bangkok.

Plus tard, dans le courant du 20ème siècle et lors de l'apparition des engins terrestres motorisés, le transport commercial sur les khlongs devint trop lent et surtout trop engorgé. Bref, le trafic fluvial avait atteint sa limite.

Face à ce problème, durant les années 1960, le gouvernement thaïlandais et la municipalité de Bangkok prirent la décision de combler une grande partie des canaux et de les remplacer par des routes goudronnées. Les habitants se détournèrent des Khlongs au profit des rues. Les célèbres et pétaradants tuk-tuks, fameux taxis à trois roues, et les autobus bruyants et polluants envahirent bientôt la ville. Des maisons et des bâtiments commerciaux se construisirent avec anarchie le long de ces nouvelles rues. Un nouveau circuit d'alimentation en eau et de drainage fut construit sous terre.                   

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Bangkok adhérait ainsi aux besoins d'un monde développé, bannissant du même coup la plupart des marchés flottants de la capitale.

Actuellement, il ne reste que deux Khlongs principaux à Bangkok, ainsi que deux autres dans le quartier de Thonburi sur l’autre rive du fleuve Chao Phraya.  Les marchés flottants quant à eux déménagèrent hors de Bangkok mais ne subsistent actuellement que pour le tourisme en mal d’authenticité. Le plus célèbre d’entre eux est le marché flottant de Damoen Saduak, situé à environ 60 km au sud-ouest de Bangkok. En arrivant très tôt le matin, avant les cohortes de touristes, on peut encore s’imprégner de ce que devait être la vie à Bangkok voici quelques dizaines d’années. 

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